mardi 19 novembre 2019



Entre paludisme et divination, l'avenir incertain du commandant Saudal... 




Le blog des "Icônes de sang" reprend son cours en cette fin d'année et aborde le vingtième chapitre où l'on retrouve le commandant Saudal à la fin juillet 1917. Frappé par la malaria, qui fait des ravages parmi les soldats du Front d'Orient, il est conduit à Salonique pour y être hospitalisé quelques semaines. A sa sortie, profitant d'une permission pour sa convalescence, il rend visite à un camarade de promotion dans le camp allié de Zeitenlick en périphérie de la ville, avant d'être amené à consulter, par hasard, une voyante serbe. Ce qu'elle lui révélera ne manquera pas de le troubler...
Attaque de l'infanterie bulgare près de Monastir en 1916 
(Wikimedia Commons -Grosser Bilderatlas des Weltkrieges) 

Ce chapitre, intitulé "Séjour à Zeitenlick", commence par dresser un résumé des différents mouvements et combats opposant les Français et leurs alliés serbes, russes ou italiens aux Bulgares et aux Allemands durant la période novembre 1916-juillet 1917. Je vous en épargne ici le détail, mais sachez que son principal point d'orgue est la prise de Monastir (l'actuelle Bitola dans l'actuelle Macédoine du Nord) par les Franco-Serbes, le 19 novembre 1916 (il y a donc très exactement 103 ans jour pour jour...). En dehors de ce succès, la ligne de front évolue peu durant cette période qui se verra néanmoins ponctuée en juillet par le ralliement grec au camp franco-britannique. Un basculement stratégique pour les Alliés sur ce front macédonien qui ne cesse de s'enliser.

Toutefois, au delà de l'opposition ennemie, les troupes françaises, comme celles de leurs Alliés, ont à faire à un autre adversaire plus redoutable encore sur ce front : la maladie. Les conditions sanitaires sont en effet catastrophiques sur le Front d'Orient et les soldats y sont confrontés à pléthore d'infections : paludisme surtout, mais aussi scorbut ou dysenterie, sans parler de tout un tas de maladies vénériennes. Le paludisme en particulier est un véritable fléau. La Macédoine, infestée de moustiques, est en effet l'une des dernières régions d'Europe où sévit encore la malaria. Les conditions météorologiques sont dures également avec des étés caniculaires et des hivers extrêmement rigoureux. 
Distribution de quinine aux enfants de l'école des réfugiés d'Asie mineure
 et de Macédoine, en août 1916, à Salonique (Wikimedia Commons - SCPA)

Dans ce contexte, le commandant Saudal n'échappe pas au paludisme et se retrouve frappé par une grave crise dans les derniers jours de juillet. Évacué de la région de Florina dans le nord de la Grèce, où est stationné son régiment, il est d'abord emmené à Klestina, un petit village où les Français ont installé un gîte dans une ancienne école turque. Il s'y repose quelques heures avant que des ambulanciers en auto ne viennent le conduire jusqu'à la gare de Florina située à quatre kilomètres de là. Il y trouve un petit train de six wagons spécialement aménagé pour accueillir blessés et malades. Il est conduit dans la voiture réservée aux officiers. Le train est à destination de Salonique et met plusieurs heures pour y parvenir. Le voyage est éprouvant pour Saudal, assailli par la fièvre malgré la quinine.

Une fois arrivé en gare de Salonique, on le charge dans une nouvelle ambulance qui l'emmène à Zeitenlick, le camp retranché allié en périphérie de la ville. Il est admis plus précisément à l'hôpital temporaire n°3 de Zeitenlick en bordure du camp, une vaste structure hospitalière établie dans les jardins du Moni Kalograion. Ce dernier est un couvent et orphelinat appartenant aux Soeurs de la Charité. 
Chambre de malades à l'Hôpital Temporaire n°3 du camp retranché de Zeitenlick en 1918
(Ministère de la culture - Mediathèque du patrimoine)






























Le lendemain de son admission, après avoir retrouvé ses esprits, Saudal reçoit la visite d'un médecin-major. Le praticien lui annonce qu'il est chanceux et qu'il est atteint par la forme la moins virulente du paludisme, celle du psalmodium vivax, laquelle est la moins répandue en Macédoine à cette époque. La grande majorité, environ 85% des cas, est en effet frappée par la forme la plus dangereuse, celle du psalmodium falciparum qui résiste à la quinine et qui est la plus mortelle. Saudal est trop groggy par la fatigue pour réaliser sa chance. Le médecin lui indique qu'il doit se reposer et qu'il devrait pouvoir sortir d'ici quinze jours environ. 
Frottis sanguins révélant la présence du parasite
Psalmodium falciparum en forme d'anneaux
à l'intérieur d'hématies humaines
(Wikimedia Commons - Tim Vickers)

Cette hospitalisation de deux semaines s'avérera éprouvante du fait de la chaleur. Réagissant bien à la quinine, sa crise de paludisme sera endiguée bien avant ce délai mais une intoxication alimentaire viendra le clouer au lit. Il ne sortira effectivement qu'au bout de quinze jours d'hôpital, le 17 août exactement. 

Saudal ne rejoint pourtant pas son régiment immédiatement après sa sortie, puisqu'il bénéficie d'une permission de huit jours afin de conforter sa convalescence. Il compte passer ces huit jours à Salonique et rend tout d'abord visite à un ancien collègue de promotion à Saint-Cyr qui vient d'être nommé commandant comme lui. Celui-ci opère au sein du 4e régiment de Chasseurs d'Afrique dont le dépôt se trouve au camp de Zeitenlick. Il emprunte une navette reliant l'hôpital au camp pour s'y rendre. Saudal déjeune et discute longuement avec lui avant de prendre congé.
Réfugiés dans le "village blindé" de Zeitenlick (CP - APA)

En se dirigeant vers la sortie du camp, le commandant passe à proximité d'un secteur occupé par les réfugiés serbes. Ce quartier est surnommé le "village blindé" en raison de ses baraques qui le composent, toutes en pierres avec un toit plat en béton armé et toutes identiques. C'est également un vrai village, malgré ses airs de bidonville, avec son église au centre et une école où les enfants apprennent le Serbe et le Français. Saudal s'y fait alpaguer par des enfants qui jouent dehors à l'ombre et l'accueillent en chantant "La Marseillaise" ou "Sambre et Meuse". Il les applaudit et reprend son chemin mais l'une des petites filles du groupe, âgée d'une dizaine d'années environ, le retient et lui propose les services de sa grand-mère pour lui lire l'avenir. Elle lui précise qu'elle peut le faire en lisant dans le marc de café et que ça ne lui coûtera pas cher. 

Saudal finit par se laisser convaincre, n'ayant rien d'autre de précis et urgent à faire à cet instant. Il y voit l'occasion de passer un moment à l'intérieur, à l'abri de la chaleur accablante. Tout en marchant, la petite lui dit s'appeler Mila et avoir dix ans. Elle le conduit dans la baraque où se trouve sa grand-mère. Elle y joue les interprètes entre l'officier et son aïeule. Cette dernière prépare un café turc qu'elle demande à Saudal de boire ensuite, une fois refroidi. Elle manipule ensuite la tasse, la soucoupe et une serviette blanche afin d'obtenir des traces de marc de café qu'elle va interpréter. 

Saudal est sceptique et se montre même un peu goguenard au début de la séance. Puis il commence à s'intéresser et même à s'inquiéter quand la petite fille lui apprend qu'elle voit plusieurs hommes sortir d'une nappe de brouillard. Ils sont armés, très grands, vêtus de noir et au nombre de neuf. La vieille paraît même effrayée en observant ce qu'elle voit. Saudal lui demande des explications et il apprend qu'ils viennent le tuer et qu'ils vont le tuer ! 

Le commandant le prend très mal, croit à une sinistre plaisanterie mais Mila lui confirme que c'est sérieux. Les neuf inconnus vont l'assassiner de leurs lames. Vexé et furieux, il se lève, règle la consultation et s'apprête à partir. Mila lui précise, avant qu'il ne s'en aille, que c'est en raison d'une malédiction qu'il porte sur lui que ces inconnus viennent l'exécuter. 

Saudal ne veut rien entendre et s'en va, excédé. Mais en son for intérieur, cette vision funeste sur son avenir ne manque pas de l'intriguer et de l'inquiéter, comme nous le verrons lors du prochain post et chapitre.

A bientôt.

Olivier.      

dimanche 19 mai 2019



Quand le commandant Saudal devient fou... 




Dans ce nouveau post, nous retrouvons Saudal, cantonné en Macédoine grecque, fin octobre 1916, quelques mois après la mort de Pierre Lacourt. Déjà très "border-line" de nature, vous découvrirez comment il devient carrément odieux et irascible lorsqu'il s'aperçoit que ses icônes et leur coffret ont disparus...
Transport de munitions germano-bulgare sur le front macédonien en octobre 1916
(Wikimedia Commons - Der Weltkrieg im Bild)

Ce dix-neuvième chapitre effectue un bond en avant de huit mois dans le temps. Il est d'abord introduit par un résumé des événements intervenus sur le Front d'Orient de mars à octobre 1916. A savoir, essentiellement un élargissement du front en Macédoine avec diverses actions localisées, comme la prise du fort du Rupel par les Bulgares, à l'est, qui contrôle la route entre Serres et Salonique, tandis qu'à l'ouest, ils reprenaient Florina et marchaient sur Ostrovo. Ils contrôlaient ainsi la Macédoine orientale et une bonne partie de la Macédoine occidentale. Les Alliés, de leur côté, avaient enchaîné les manœuvres défensives du côté de Dojran, de la Strouma, du Vardar et d'Ostrovo afin de prévenir ou contenir ces actions bulgares. Les Serbes avaient même réussi à s'emparer du Kaymakchalan, le plus haut sommet de la chaîne de la Mogla, qui domine la plaine de Salonique. Le front s'était donc de nouveau stabilisé, bien que plus large qu'auparavant. Le prochain objectif des Alliés sera alors de prendre Monastir, l'actuelle Bitola, principale ville du sud de ce que l'on appelle désormais officiellement la Macédoine du Nord, et qui était à l'époque la Macédoine serbe.
Carte des opérations sur le Front de Salonique en 1916 (Wikimedia Commons - West Point)
Soldat français s'exerçant au tir avec un Chauchat modèle 1915
(Wikimedia Commons - Imperial War Museum)

Le récit se recentre alors sur le commandant Saudal qui devient ainsi, après la mort de Pierre Lacourt, le personnage principal de ce second tome. Nous le retrouvons dans les derniers jours d'octobre, dans le camp où stationne son régiment dans la vallée du Vardar. Ce jour-là, il est occupé une bonne partie de la journée à superviser la formation de ses hommes au maniement du fusil-mitrailleur. Une arme qui venait de faire son apparition sur le Front d'Orient après quelques mois d'usage en France. On le surnomme le "Chauchat", du nom de l'officier qui l'avait conçu.

En fin de journée, il rentre dans son cantonnement préparer un rapport. Dans sa tente, il se rend compte qu'il lui manque des affaires. Son nécessaire à rasage et surtout une sacoche ont disparu. C'est la disparition de ce second effet qui le prend de stupeur, puis de panique et de colère. Et pour cause, cette sacoche contenait le coffret aux icônes ! Ses si chères icônes, titre d'ailleurs de ce chapitre, semblent avoir été dérobées par quelqu'un !  

En furie, il sort de sa tente et interroge avec véhémence le premier homme qu'il croise, en l'occurrence un adjudant de son bataillon. Celui-ci, qui a participé comme beaucoup de monde à l'instruction théorique sur le fusil-mitrailleur et qui était donc absent, n'a vu entrer personne dans la tente, ni en sortir, ni même y roder autour. L'adjudant lui suggère de se faire fournir une nouvelle mallette de rasage et une autre sacoche, ce qui lui vaut la désobligeance de Saudal. Ce dernier se tourne alors vers trois hommes du rang qui passent par là, dont Chauvet (mon arrière grand père que je fais revivre une seconde et dernière fois dans ce roman). Il leur pose les mêmes questions et obtient les mêmes réponses... Occupés à l'instruction, ils n'ont rien vu et semblent se demander pourquoi il fait toute une histoire de cette disparition qui leur parait anodine. Saudal pète alors les plombs et empoigne par le col l'un des hommes et lui exprime toute la colère et le désespoir que suscite chez lui la perte des ses objets. Sa fureur est à la hauteur de la dépendance qu'il éprouve envers ses icônes. Elle surgit au grand jour devant ces hommes qui restent incrédules. Ils finissent par s'interposer et saisissent Saudal pour qu'il relâche le malheureux sur le point d'être étranglé. 
Patrouille française sur le Vardar en septembre 1916,
photographie tirée du Miroir paru le 1er octobre 1916
(Wikimedia Commons - Le Miroir)

Un capitaine du bataillon vient les séparer et demande des explications. Saudal lui expose la situation et le capitaine tente de l'aider en lui posant quelques questions. Il veut savoir si cette sacoche contenait quelque chose d'important, comme des documents secrets afin de savoir si ce vol était l'oeuvre d'un espion ou d'un vulgaire maraudeur. Sans ménagement, Saudal lui rétorque que ce que contient cette sacoche ne regarde que lui. Il lui concède néanmoins que ce butin intéressera davantage un voleur qu'un espion. La conversation se poursuit et le capitaine lui apprend que plus tôt dans la journée des réfugiés macédoniens sont passés près du camp, suivis ensuite d'un convoi de Romanichels. Saudal y voit immédiatement les coupables de ce larcin. Pour lui, cela ne fait pas l'ombre d'un doute, ce sont ces Roms qui ont fait le coup. Très vite, il fait réquisitionner un camion dans le camp pour se lancer à leur poursuite. Accompagné du capitaine, d'un chauffeur et de deux hommes en armes, ainsi que d'un lieutenant serbe pour lui servir d'interprète, Saudal se retrouve dans le véhicule qui emprunte la piste, rendue boueuse par les pluies d'automne, le long du Vardar, menant vers le sud-est et Salonique.

Au bout de deux heures, ils parviennent à rattraper la cohorte de réfugiés qui a fait halte, en vue de la tombée de la nuit. Ils les dépassent puis continuent leur route avant de finir par rejoindre rapidement le convoi de Tziganes. Le camion dépasse tous les chariots avant de venir se garer en travers de la route afin de leur barrer le passage. Les Français en sortent précipitemment ainsi que l'officer serbe. 

Un homme d'une quarantaine d'années, qui n'est autre que le chef de ce clan, descend du premier chariot  et vient à leur rencontre. Il échange avec l'interprète longuement afin de comprendre ce qu'ils veulent. Le Serbe lui explique le vol et il finit par lui répondre qu'ils ne sont pour rien dans cette disparition d'objets. Saudal ne l'entend bien sûr pas de cette oreille et entreprend de faire fouiller chacune des roulottes du convoi. Le chef tente de s'interposer et proteste mais Saudal donne l'ordre de l'abattre s'il continue à faire des difficultés !

Chacun est surpris par un tel ordre, mais personne n'ose s'y opposer. Les investigations commencent alors dans le convoi, et les uns après les autres, les chariots se retrouvent fouillés sans ménagement. L'entreprise, longue et fastidieuse, s'avère infructueuse. La rage de Saudal ne fait que se décupler et il persiste à les croire coupables. Il sort alors son revolver et le braque sur la tempe d'un jeune garçon qui se trouve à proximité de lui ! 
La vallée du Vardar en aval de Demir Kapija, en mai 2012
(Wikimedia Commons - Prince Roy)

Il s'agit de l'un des fils du chef. Le gamin est terrifié et sa mère crie de panique. Son père, lui, s'inquiète auprès de l'interprète. Il lui demande pitié pour son fils et jure qu'il ne peut pas lui rendre ces objets, qu'ils ne possèdent pas. Le capitaine, appuyé par le lieutenant serbe, tente alors de le raisonner. Petit à petit, Saudal commence à les entendre et le capitaine argumente sur le fait qu'un tel acte déshonorerait l'armée française, entacherait la réputation du régiment et compromettrait sa carrière. Saudal finit par admettre que tout cela n'en vaut pas la peine et rengaine son arme. Il donne l'ordre à ses hommes de rentrer au camp tandis que l'enfant part se réfugier dans les bras de sa mère. Les Tziganes regardent partir le camion avec mépris et incrédulité, et aussi avec beaucoup de soulagement... 

Sur la route du retour, de nuit et sous la pluie, le camion est plongé dans le silence. Saudal se terre dans son dépit tandis que les deux autres officiers, encore stupéfaits par son attitude, n'osent plus lui adresser la parole.

Plus tard, une fois arrivé au cantonnement, le commandant Saudal se rend au mess pour y dîner. Il est tard mais les autres officiers du régiment y sont encore. Saudal reste silencieux durant tout le repas et ne prend la parole qu'à la fin. Il s'est rendu compte de l'absence du commandant Alliot, avec qui il partage sa tente. Il ne l'a plus vu depuis le début de matinée et demande de ses nouvelles. On lui apprend qu'il est tombé malade, pris d'une nouvelle crise de paludisme qui semble très sérieuse. Il a été emmené par les services de santé au dépôt n°2, que l'on surnomme le "dépôt des éclopés n°2" à quelques kilomètres de là, pour y être soigné. Saudal comprend alors qu'il tient là l'explication de la dispersion de son nécessaire à rasage et de sa sacoche. Si celles d'Alliot sont encore dans la tente et plus les siennes, c'est qu'elles ont été confondues par le personnel de santé !

Le lendemain matin, il se rend au dépôt n°2 et vient au chevet du commandant Alliot. Après quoi, il échange la sacoche et la mallette d'Alliot avec les siennes. Il prend alors la peine de vérifier dans sa sacoche et découvre que le coffret aux icônes y est toujours, bien enveloppé dans son chèche...

Il s'était mis dans tous ses états pour rien. Cette méprise anodine des infirmiers lui permet de mesurer à quel point il était devenu addict à ces objets. Il leur appartenait bien plus qu'ils ne lui appartenaient...

A bientôt.

Olivier.

          

mercredi 21 novembre 2018




Les rêves de Madeleine brisés par la tragédie du Provence II 




Quelques jours après que le Provence II ait été coulé par un sous-marin allemand, Madeleine, la fiancée de Pierre, apprend la nouvelle par la presse et comprend que son amoureux fait partie des nombreuses victimes... Ce nouveau post revient sur le chapitre où la jeune institutrice d'Alger découvre cette catastrophe et la mort de son bien-aimé, qui vont changer le cours de sa vie...

Ce dix-huitième chapitre, intitulé "l'annonce d'une triste nouvelle", intervient début mars 1916, quelques jours après l'attaque du Provence II que le lecteur a vécu dans le post précédent. Le père de Madeleine, abonné au journal Le Matin, découvre dans le numéro daté du 1er mars qu'un paquebot qui convoyait des troupes de Toulon vers Salonique avait été coulé en Méditerranée centrale le 26 février, faisant un nombre effroyable de victimes. Un bilan terrible digne du Titanic...


Une du Matin en date du 1er mars 1916,
titrant sur la catastrophe du Provence II (Gallica)

En lisant l'article, il découvre la composition des troupes qui se trouvaient à bord. Il a alors un doute affreux et fait venir auprès de lui sa fille qui se prépare à rejoindre l'école où elle travaille. Madeleine lui avait en effet indiqué que Pierre avait changé récemment de régiment mais il ne se souvient plus lequel, aussi lui demande-t-il de le lui repréciser. 

Lorsque Madeleine lui annonce qu'il s'agit du 3e régiment d'infanterie coloniale et que Pierre devait rallier Salonique depuis Toulon la semaine précédente, il comprend que ses craintes sont fondées.  En lui tendant le journal, il lui annonce gravement que son régiment est parti le 23 février à bord du Provence II et que ce bateau a été coulé le 26.

Madeleine, catastrophée, parcourt rapidement l'article et s'effondre en larme dans les bras de son père après avoir poussé un hurlement. Sa mère et Aïcha, la domestique, accourent immédiatement dans la salle à manger pour voir de quoi il en retourne. Elles découvrent la jeune femme en pleurs, blottie contre son père, avec le journal froissé à leurs pieds et comprennent qu'une nouvelle tragique vient de les frapper. 

Le paternel tente de calmer et de rassurer sa fille en lui rappelant que l'article stipule que de nombreux rescapés ont pu être récupérés et évacués vers Malte. Il lui redonne ainsi espoir et Madeleine parvient à envisager que Pierre fasse en effet partie des rescapés. Elle se dit alors qu'il a peut-être donné des signes de vie à Honorine, la tante chez qui il logeait quand il était étudiant à Alger. Elle décide alors de se renseigner auprès d'elle mais comme cette dernière n'a pas le téléphone, elle doit se rendre sur place pour le faire.


Tramway à Alger, près du Palais consulaire et de l'Amirauté,
sur une carte postale avant 1914 (Wikimedia Commons - Claude Villetaneuse)
Madeleine emprunte le premier tramway qu'elle peut pour se rendre dans le quartier où réside la tante Honorine. Une demi-heure après, elle se présente devant la maison. Au bout de deux sonneries, on lui ouvre enfin la porte. En voyant la mine décomposée de la parente de Pierre, Madeleine comprend qu'elle n'a rien de positif à lui annoncer. 

Pierre ne fait pas partie des rescapés qui ont été secourus. Il est porté disparu, son corps n'a pas été retrouvé. Les recherches de nouveaux rescapés ont pris fin, il n'y a maintenant plus guère d'espoirs de trouver de nouveaux survivants. Pierre n'a sans doute pas réussi à évacuer à temps le navire avant qu'il ne coule. Il sera bientôt considéré comme "mort pour la France" s'il n'est pas retrouvé vivant dans les prochains jours.   

Comprenant qu'il n'y a plus d'espoir à avoir, Madeleine s'effondre dans les bras d'Honorine. Déchirées de douleur, elles pleurent un long moment, l'une contre l'autre, trouvant ainsi un réconfort mutuel. 


La Grande Poste d'Alger, sur une photo prise en juin 2008
(Wikimedia Commons - Ludovic Courtès)
Au bout d'un moment, Madeleine réussit à trouver la force de lui demander si les parents de Pierre, à Toulouse, ont été mis au courant du drame. La tante Honorine lui répond alors qu'elle comptait les prévenir en leur envoyant un message en express. Pour cela, elle doit se rendre à l'hôtel des Postes, que l'on désigne aujourd'hui sous le nom de "Grande Poste", dans le centre-ville d'Alger. Les autorités militaires s'étant en effet diriger vers elle car c'est son adresse qui figurait dans le dossier militaire de Pierre, et non pas celle de ses parents.

Madeleine prend alors congé d'elle et se dirige vers le tramway pour rentrer chez ses parents. Sonnée par la nouvelle dramatique qui vient de s'abattre sur elle, elle avance comme un zombie. 

Ses parents, en la voyant revenir dans cet état, comprennent qu'elle n'a ramené aucune bonne nouvelle de chez la tante de Pierre. Ils tentent comme ils le peuvent de la consoler, sans réellement y parvenir.

Des années plus tard, après la guerre, Madeleine épouserait un autre homme, aurait plusieurs enfants avec lui, mais jamais elle n'oublierait Pierre. Celui qui resterait, au fond d'elle-même, le plus bel amour de sa vie et qui devait lui être destiné, avant que la guerre et le destin ne viennent en décider autrement...

A bientôt.

Olivier.

mardi 28 août 2018



Des instants cauchemardesques à bord du Provence II 




Pour ce post de rentrée, je vous emmène en Méditerranée à bord du Provence II. Pas pour une croisière, puisque ce paquebot de luxe a été reconverti en croiseur pour les besoins de la guerre. Nous y accompagnons Pierre Lacourt qui fait route pour Salonique avec son nouveau régiment depuis Toulon, en février 1916. Pierre va y vivre d'étranges hallucinations ou cauchemars, avant d'y connaître une fin tragique...

Au début de ce dix-septième chapitre, dont le titre est des plus menaçants "Lorsque s'ouvre l'une des portes des Enfers", on apprend que Madeleine reçoit une lettre de Pierre, à la mi-février 1916, plusieurs semaines après sa dernière permission à Alger pour les Fêtes. Il lui apprend qu'après plusieurs jours de manœuvres en janvier dans le désert tunisien, il allait changer une nouvelle fois de régiment. Lui écrivant de Bizerte, il lui explique qu'il va embarquer pour Toulon afin d'y rejoindre le 3e Régiment d'Infanterie Coloniale qui doit partir pour Salonique. Au passage, il est devenu caporal dans ce nouveau transfert. Madeleine est heureuse d'avoir enfin de ses nouvelles et constate qu'il va encore une fois partir en Orient plutôt qu'en France.

Pierre est encore à Toulon, au moment où Madeleine reçoit son courrier, mais son départ est imminent, puisqu'il finit par apprendre que celui-ci est prévu pour le 23 février. C'est à bord d'un navire de prestige que le voyage va s'effectuer, la Provence, un paquebot de luxe appartenant à la Compagnie Générale Transatlantique, notamment célèbre pour avoir battu avant guerre le record de vitesse pour la traversée de l'Atlantique entre Plymouth et New York. Rebaptisé Provence II suite à sa réquisition pour la guerre, il est devenu un croiseur auxiliaire solidement armé, assurant le transport de troupes en Méditerranée.
Troupes à bord du paquebot La Provence, photographie de presse tirée du journal Le Miroir, daté du 21 novembre 1915
(Wikimedia Commons - Le Miroir
Carte postale de 1906 représentant le transatlantique La Provence au Havre
(Wikimedia Commons)

Les trois premiers jours de mer se passent sans encombres et au matin du 26 février, le navire a dépassé Malte depuis longtemps et se rapproche du passage entre la Crète et le Péloponnèse qui marque l'entrée en mer Egée. Après le repas de midi, Pierre est sur le pont et il est plongé dans ses pensées. Il pense bien entendu à Madeleine et songe à cette terre de Grèce dont il se rapproche et qu'il rêve de fouler un jour en tant qu'archéologue et non pas en tant que soldat comme il s'apprête à le faire. Pierre sait notamment que le navire se situe alors au large du cap Matapan, l'extrémité sud du Péloponnèse. Ce cap, également connu sous le nom de cap Ténare, était considéré par les Grecs de l'Antiquité comme l'une des entrées des Enfers, notamment la grotte située à son extrémité. Pierre de par ses connaissances le sait et a alors un mauvais pressentiment. Il sent que quelque chose risque de se produire, d'autant que depuis quelques jours ses cauchemars récurrents se sont intensifiés. 

Tout à coup, en observant la mer, en contrebas, il croit apercevoir le long cou d'une créature marine. C'est une vision fugace qu'il a, une hallucination se dit-il et n'en parle à personne. Pour penser à autre chose, il engage la conversation avec des voisins et discute de leur affectation à Salonique et du Front d'Orient en général. Ensuite, redirigeant machinalement le regard vers les flots, il a une nouvelle hallucination, celle d'un immense visage féminin menaçant. Il en sursaute de peur et devant l'incompréhension de ses collègues, il décide d'aller se reposer à l'intérieur du bateau. Ces signes sont inquiétants mais ils sont peut-être le fait de la fatigue et une bonne sieste l'aidera à se détendre, imagine-t-il.

Pierre quitte donc le pont supérieur, traverse l'étage cossu réservé aux officiers et descend dans les niveaux inférieurs retrouver sa couchette située dans une cale. Il parvient à s'endormir assez vite et profondément, si bien qu'il ne tarde pas à faire un rêve.  
Ulysse et les Sirènes représentés sur un vase attique à figures rouges
daté de 480-470 av. JC, British Museum, Londres (Wikimedia Commons - Jastrow) 

Dans son songe, il se retrouve à bord d'une petite embarcation en pleine mer. Tout est calme, puis il entend soudain un chant mélodieux venu du fond de la mer. Une voix féminine qui se matérialise rapidement sous les traits d'une sensuelle et magnifique jeune femme dans l'eau limpide. Il se sent irrémédiablement attiré par elle et résiste pour ne pas la rejoindre. Il voit parfaitement la similitude qui existe entre ce qu'il vit et l'épisode de l'Odyssée qui voit Ulysse tenté par le chant des Sirènes. La belle joue de ses atouts et de son corps superbe pour le séduire et l'inciter à la rejoindre dans l'eau, ondulant et se dévêtant sensuellement. Pierre sent le piège mais entreprend de quitter la barque pour s'abandonner à elle, en tentant au préalable de nouer un dialogue avec elle. Il veut savoir qui elle est et quelle est sa nature ? Humaine, divine ou démoniaque ? 

Elle se contente de l'inviter ardemment à le rejoindre, pour toute réponse, et en lui faisant les promesses les plus aguicheuses alors qu'elle est déjà nue désormais. N'obtenant d'autres réponses, il finit par la rejoindre dans l'eau. Il la prend dans ses bras et la blottit contre lui. 

Alors qu'il s'apprête à l'embrasser, il est horrifié en découvrant qu'elle a complètement changé. Elle a désormais un aspect démoniaque, des yeux d'un noir profond, des dents et des griffes acérées. Il cherche à se débattre et à s'enfuir, y parvient un cours instant, mais la créature est d'une force prodigieuse et réussit à le retenir et à l'agripper, puis à le mordre affreusement à la jambe. La situation de Pierre est désespérée, il est perdu, d'autant que deux autres Néréides, toutes aussi terrifiantes, surgissent des profondeurs. Elles lui saisissent les bras et l'entraînent vers les fonds obscurs. L'asphyxie le gagne et il atteint désormais une profondeur qui le plonge dans un noir abyssal. Il se sait perdu et se réveille alors en sursaut et en criant.  
Le SS Californian photographié en 1912,
l'année où il fut rendu célèbre pour ne pas avoir porté secours au Titanic
(Wikimedia Commons)

Dans la cabine, ses camarades rouspètent ou le raillent. Il explique qu'il a fait un affreux cauchemar, sans donner de détails, tente de se rendormir en vain, puis décide de se lever et de sortir prendre l'air. Alors qu'il est en train de quitter la cabine, un bruit violent secoue le navire. C'est la stupéfaction autour de Pierre. Chacun se demande ce qui s'est passé. Certains imaginent une explosion ou une collision avec un autre bateau ou un récif, mais ces explications ne sont pas convaincantes. Ils décident de regarder à travers le hublot mais tout semble normal. On songe alors à une mine, mais le bateau est encore loin de toute côte, c'est donc peu probable. L'un d'eux pense ensuite à la torpille d'un sous-marin, tout le monde comprend alors qu'ils tiennent là la bonne piste. Dans le même secteur, en effet, un cargo américain reconverti en transport de troupes, le SS Californian, avait été coulé par un U-boat allemand quelques mois plus tôt, en novembre 1915.

Pierre et ses camarades quittent alors leur cabine pour gagner les étages supérieurs. Ils constatent très vite que les escaliers y menant sont engorgés, l'accès est bloqué et la panique commence à s'installer parmi les hommes. 
L'U35, l'U-boat responsable du naufrage du Provence II,
croisant ici en Méditerranée en 1915 (Wikimedia Commons)

En haut, la situation n'est pas plus brillante et la procédure d'évacuation tarde. Tout le monde avait été surpris par l'attaque, personne n'avait aperçu le sous-marin, ni même le sillage de la torpille. L'U-boat reste invisible et le Provence II demeure donc à la merci d'une éventuelle deuxième torpille. Les artilleurs à bord tentent de le repérer mais sans succès, tandis que l'équipage reste discipliné mais que les hommes de troupes ont tendance à céder à la panique. 

L'eau s'engouffre rapidement dans les cales et le navire commence à s'enfoncer par l'arrière sur tribord, là où la torpille a frappé. On fait stopper les machines, fermer les portes étanches - des hommes resteront d'ailleurs bloquer dans les cales, 150 périront noyés dans la n°3 - préparer les embarcations de sauvetage. Il y a trente huit canots de ce type à bord et tout le monde se rend compte très vite qu'il n'y en aura pas assez pour sauver l'intégralité des occupants du navire, d'autant que le naufrage ne laissera jamais le temps suffisant pour tous les mettre à l'eau.   

La panique gagne alors la totalité des soldats et les hommes d'équipage restent fidèles à leurs postes, mais chacun comprend que le navire est perdu. Le commandant Vesco, lui-même, le comprend et rejoint la passerelle où sont réunis les plus hauts officiers se trouvant à bord : notamment le colonel Thomassin, chef du 372e régiment d'infanterie ; le lieutenant-colonel Duhalde, dirigeant le 3e régiment d'infanterie coloniale, celui de Pierre ; le lieutenant d'état-major Bokanowski ; le capitaine de vaisseau Réveille ; le capitaine de frégate Biffaud ou le lieutenant de vaisseau Capin. Ce cercle d'officiers garde son sang froid et restera digne jusqu'au bout. 

L'arrière s'enfonce très nettement, l'eau envahit les chaufferies et finit par faire exploser les chaudières. Le navire se cabre alors et la proue se retrouve pointée vers le ciel, totalement à la verticale, avant de s'enfoncer de manière inexorable dans les flots. Le Provence II connaît alors un destin semblable à celui du Titanic, trois ans après la tragédie de ce dernier. Le navire coule ainsi dix-sept minutes après avoir été frappé par la torpille, un temps bien trop court pour mener à bien les opérations d'évacuation. Le bilan est effroyable avec plus de 1 100 victimes, officiers, marins ou soldats qui périssent ce jour-là. 

Parmi eux, Pierre Lacourt voit son destin le faire périr tout près des côtes grecques, non loin de cette porte des Enfers qui se referme ainsi violemment sur lui. Dans l'impossibilité de quitter le navire et de rejoindre une embarcation, Pierre est resté bloqué avec ses camarades dans les escaliers et emporté par le fonds avec les milliers de tonnes d'acier du navire.

Ses dernières pensées avant de mourir vont certainement à ses parents et à Madeleine. Jamais il ne ferait sa vie avec elle, jamais il ne deviendrait archéologue. Tous ses rêves disparaîtraient avec lui, corps et âme. 

Sans doute, comprend-il aussi toute la signification du cauchemar affreux et prémonitoire qu'il a fait peu de temps avant l'impact de la torpille. La malédiction d'Hécate avait fini par le rattraper et s'abattre sur lui. Il ne faisait pas exception et le sort ne l'avait pas épargné.     

Restait à Madeleine à apprendre la triste nouvelle, mais cela fera l'objet d'un prochain post lors du chapitre suivant.

A bientôt.

Olivier.     

vendredi 1 juin 2018



Salonique sous les bombes : vivez l'un des premiers raids aériens de l'Histoire au côté du commandant Saudal ! 




Lors du seizième chapitre, nous retrouvons Saudal en Grèce, en janvier 1916, qui va être le témoin d'un bombardement nocturne de Salonique par un dirigeable allemand. L'une des premières attaques aériennes de ce type dans l'histoire militaire mondiale. Ce post vous fera vivre, au côté de notre officier, cet épisode méconnu de la Grande Guerre. Désormais le danger pouvait venir aussi du ciel... L'événement marqua les Poilus d'Orient qui furent nombreux à le rapporter dans leur carnet de guerre, dont mon arrière grand-père, Ulysse Chauvet, que je fais intervenir à la fin de ce chapitre dont le titre a des accents X-filiens : "Une menace ovale venue du ciel" 

Ce nouveau chapitre permet de retrouver Saudal, après plusieurs chapitres consécutifs consacrés au parcours de Pierre Lacourt ou à celui de sa fiancée Madeleine. On recroise l'officier en janvier 1916, alors qu'il vient d'être promu commandant et qu'il a quitté les zouaves pour rejoindre un régiment d'infanterie plus traditionnel. Ce dernier occupe des positions au nord-ouest de Salonique, près des rives du Vardar. 

Le Vardar près d'Axiopouli, en amont de Gefyra (Topsin) - (Wikimedia Commons - Pyraechmes)

A la fin du mois, le bataillon dont Saudal a la responsabilité campe à Topsin, un hameau près du fleuve, à une grosse vingtaine de kilomètres au nord-ouest de Salonique. De nos jours, il s'agit d'un bourg qui s'appelle Gefyra. Il y est posté depuis une semaine lorsque dans la journée du 31 janvier, le colonel du régiment demande à Saudal de l'accompagner à Zeitenlick, le QG allié situé dans la périphérie de Salonique. Il doit y présenter un rapport à l'état-major et souhaite que Saudal se joigne à lui afin de mieux le connaître. Ce déplacement était une bonne occasion de partager du temps avec lui, l'arrivée de Saudal dans le régiment étant encore toute récente.

Ils arrivent au camp de Zeitenlick en fin de matinée et y restent une bonne partie de la journée. Enfin d'après-midi, plutôt que de rentrer directement à Topsin, ils décident de passer la soirée à Salonique de manière à profiter un peu de l'animation de la cité. Ils dînent ainsi dans une taverne en compagnie d'autres officiers français ou britanniques.

Les deux hommes n'en partent qu'après une heure et demi du matin et parcourent à pieds les ruelles de la vieille cité plongées dans l'obscurité de cette nuit sans lune et recouverte en partie par des nuages. Ils marchent en direction des murs ouest de la ville, afin d'y retrouver leur chauffeur qui les y attend. 

Chemin faisant, ils entendent un bruit étrange, comme un léger bourdonnement, aussitôt suivi, au loin, d'explosions. Levant la tête au ciel, ils discernent alors en altitude une forme ovale, allongée et sombre qui survole la ville. Ils comprennent rapidement qu'il s'agit d'une nouvelle attaque de zeppelin allemand, Salonique ayant déjà subi un premier raid quelques semaines auparavant. Cette première attaque, survenue le 7 janvier, avait été anecdotique, mais celle qui se déroule sous leurs yeux semble beaucoup plus sérieuse.
Photographie du Zeppelin L19 / LZ54, un modèle assez proche du LZ85 / LZ55 
qui bombarda Salonique cette nuit-là (Wikimedia Commons - Zeppelin & Garrisson Museum)

En dirigeant leur regard vers la zone portuaire, les deux officiers aperçoivent des lueurs qui leur font comprendre que des navires ou des entrepôts ont été bombardés et que des incendies se sont déclarés. Les explosions sont nombreuses, une dizaine se sont faites entendre.

Ils décident de se rapprocher du secteur pour aller voir de plus près ce qu'il en est. Ils s'aperçoivent que le dirigeable, qui était arrivé par le sud, du côté de la mer, prend la direction du nord-ouest. Ils comprennent alors qu'il se dirige vers le camp de Zeitenlick afin d'aller l'attaquer à son tour. 
Photos extraites de l'article paru dans "Le Miroir" du 20 février 1916 traitant de cet évènement (forum.pages14-18.com)

Une fois parvenus dans le secteur de la ville le plus touché, les deux officiers découvrent l'agitation qui y règne. De nombreux habitants étaient aux fenêtres, en train d'observer ce qui se passait, inquiets. Certains courraient se mettre à l'abri tandis que d'autres étaient occupés à intervenir sur les incendies qui s'étaient déclarés en différents endroits. En dehors des cibles militaires, beaucoup d'édifices ou bâtiments civils avaient été touchés. 
Artilleurs français autour d'un canon antiaérien de 75,
à Salonique en 1917 - (Wikimedia Commons - Rcbutcher)

Les alliés ont tenté de riposter mais le zeppelin volant à près de 3 000 mètres s'était avéré hors de portée, quant à l'aviation, inopérante de nuit, elle n'avait été d'aucune utilité. Le dirigeable a donc pu poursuivre son raid sans dommage et quitter la zone des opérations sans être inquiété. Ce même zeppelin sera abattu quelques mois plus tard, lors d'un nouveau raid à Salonique, le 5 mai, et terminera sa course en flammes dans le delta du Vardar.

Avant de quitter Salonique, Saudal et son supérieur se rendent du côté de la sous-préfecture qui a été très touchée. Ils y apprennent un peu plus tard que des entrepôts de vivres ont été frappés, ainsi qu'un bâtiment de la Banque de Salonique et de nombreux biens civils privés. Au moment du bilan, on dénombrera une quarantaine de victimes parmi les décombres.

Le lendemain matin, à Topsin, le colonel du régiment informe ses hommes de cette attaque dont il a été témoin. Celle-ci marque les esprits et est relayée dans un grand nombre de carnets de guerre. Parmi les Poilus d'Orient qui annotèrent cette anecdote, figure mon arrière grand-père maternel, Ulysse Chauvet.

Je rend hommage à ce dernier en le faisant intervenir dans la scène qui clôture ce chapitre. Celle-ci se passe le 7 février, alors que mon aïeul est de garde ce jour-là, comme il le confie dans son carnet. Il est occupé à faire le planton, dans le froid, devant un baraquement d'officier. Je m'arrange évidemment dans ma fiction pour que ce soit devant le poste qui est occupé par le commandant Saudal... Celui-ci effectue une pause, à l'extérieur du baraquement, afin de prendre l'air et de fumer une cigarette. Il entreprend alors de discuter avec le garde. Saudal lui demande si tout va bien et s'intéresse vaguement à lui afin d'engager une conversation de manière à meubler un peu son temps de pause.

Remarquant son accent du Midi, il demande à mon aïeul s'il est provençal, lequel lui répond qu'il est effectivement originaire de la Drôme Provençale. Puis Saudal relève qu'il s'appelle Ulysse et qu'ils sont en Grèce, alors pour le charrier un peu, il lui demande si son épouse ne s'appelle pas Pénélope et son fils Télémaque... Il lui répond que sa femme se nomme Marie et que son fils, mon propre grand-père, s'appelle Urbain. Ce dernier est alors âgé de 3 ans à peine... Saudal lui promet alors, bien qu'il n'ait pas de certitudes sur la fin de la guerre, qu'il retrouverait bientôt sa famille et sa région. 

Ce post se termine sur cette scène qui m'aura permis de faire revivre cet aïeul que je n'ai jamais connu (il est décédé en 1940), mais qui fait partie de mon enfance, comme une figure marquante de l'histoire de la famille. Enfant, je voyais en lui quelque chose de mythique, cet aïeul qui s'appelait Ulysse et qui avait combattu en Grèce, c'était de l'ordre de la mythologie... 

C'est à mon grand-père, Urbain, que je dois en grande partie mon goût pour l'Histoire et il m'avait notamment parlé de son père. En faisant intervenir mon arrière grand-père dans ce passage - le seul moment où je fais entrer mon histoire familiale dans la saga - c'est donc aussi un clin d’œil à mon grand-père que je fais, je lui dois beaucoup. Lui-même nous ayant quitté il y a vingt-cinq ans déjà.

Bon été et à bientôt.

Olivier.