vendredi 1 juin 2018



Salonique sous les bombes : vivez l'un des premiers raids aériens de l'Histoire au côté du commandant Saudal ! 




Lors du seizième chapitre, nous retrouvons Saudal en Grèce, en janvier 1916, qui va être le témoin d'un bombardement nocturne de Salonique par un dirigeable allemand. L'une des premières attaques aériennes de ce type dans l'histoire militaire mondiale. Ce post vous fera vivre, au côté de notre officier, cet épisode méconnu de la Grande Guerre. Désormais le danger pouvait venir aussi du ciel... L'événement marqua les Poilus d'Orient qui furent nombreux à le rapporter dans leur carnet de guerre, dont mon arrière grand-père, Ulysse Chauvet, que je fais intervenir à la fin de ce chapitre dont le titre a des accents X-filiens : "Une menace ovale venue du ciel" 

Ce nouveau chapitre permet de retrouver Saudal, après plusieurs chapitres consécutifs consacrés au parcours de Pierre Lacourt ou à celui de sa fiancée Madeleine. On recroise l'officier en janvier 1916, alors qu'il vient d'être promu commandant et qu'il a quitté les zouaves pour rejoindre un régiment d'infanterie plus traditionnel. Ce dernier occupe des positions au nord-ouest de Salonique, près des rives du Vardar. 

Le Vardar près d'Axiopouli, en amont de Gefyra (Topsin) - (Wikimedia Commons - Pyraechmes)

A la fin du mois, le bataillon dont Saudal a la responsabilité campe à Topsin, un hameau près du fleuve, à une grosse vingtaine de kilomètres au nord-ouest de Salonique. De nos jours, il s'agit d'un bourg qui s'appelle Gefyra. Il y est posté depuis une semaine lorsque dans la journée du 31 janvier, le colonel du régiment demande à Saudal de l'accompagner à Zeitenlick, le QG allié situé dans la périphérie de Salonique. Il doit y présenter un rapport à l'état-major et souhaite que Saudal se joigne à lui afin de mieux le connaître. Ce déplacement était une bonne occasion de partager du temps avec lui, l'arrivée de Saudal dans le régiment étant encore toute récente.

Ils arrivent au camp de Zeitenlick en fin de matinée et y restent une bonne partie de la journée. Enfin d'après-midi, plutôt que de rentrer directement à Topsin, ils décident de passer la soirée à Salonique de manière à profiter un peu de l'animation de la cité. Ils dînent ainsi dans une taverne en compagnie d'autres officiers français ou britanniques.

Les deux hommes n'en partent qu'après une heure et demi du matin et parcourent à pieds les ruelles de la vieille cité plongées dans l'obscurité de cette nuit sans lune et recouverte en partie par des nuages. Ils marchent en direction des murs ouest de la ville, afin d'y retrouver leur chauffeur qui les y attend. 

Chemin faisant, ils entendent un bruit étrange, comme un léger bourdonnement, aussitôt suivi, au loin, d'explosions. Levant la tête au ciel, ils discernent alors en altitude une forme ovale, allongée et sombre qui survole la ville. Ils comprennent rapidement qu'il s'agit d'une nouvelle attaque de zeppelin allemand, Salonique ayant déjà subi un premier raid quelques semaines auparavant. Cette première attaque, survenue le 7 janvier, avait été anecdotique, mais celle qui se déroule sous leurs yeux semble beaucoup plus sérieuse.
Photographie du Zeppelin L19 / LZ54, un modèle assez proche du LZ85 / LZ55 
qui bombarda Salonique cette nuit-là (Wikimedia Commons - Zeppelin & Garrisson Museum)

En dirigeant leur regard vers la zone portuaire, les deux officiers aperçoivent des lueurs qui leur font comprendre que des navires ou des entrepôts ont été bombardés et que des incendies se sont déclarés. Les explosions sont nombreuses, une dizaine se sont faites entendre.

Ils décident de se rapprocher du secteur pour aller voir de plus près ce qu'il en est. Ils s'aperçoivent que le dirigeable, qui était arrivé par le sud, du côté de la mer, prend la direction du nord-ouest. Ils comprennent alors qu'il se dirige vers le camp de Zeitenlick afin d'aller l'attaquer à son tour. 
Photos extraites de l'article paru dans "Le Miroir" du 20 février 1916 traitant de cet évènement (forum.pages14-18.com)

Une fois parvenus dans le secteur de la ville le plus touché, les deux officiers découvrent l'agitation qui y règne. De nombreux habitants étaient aux fenêtres, en train d'observer ce qui se passait, inquiets. Certains courraient se mettre à l'abri tandis que d'autres étaient occupés à intervenir sur les incendies qui s'étaient déclarés en différents endroits. En dehors des cibles militaires, beaucoup d'édifices ou bâtiments civils avaient été touchés. 
Artilleurs français autour d'un canon antiaérien de 75,
à Salonique en 1917 - (Wikimedia Commons - Rcbutcher)

Les alliés ont tenté de riposter mais le zeppelin volant à près de 3 000 mètres s'était avéré hors de portée, quant à l'aviation, inopérante de nuit, elle n'avait été d'aucune utilité. Le dirigeable a donc pu poursuivre son raid sans dommage et quitter la zone des opérations sans être inquiété. Ce même zeppelin sera abattu quelques mois plus tard, lors d'un nouveau raid à Salonique, le 5 mai, et terminera sa course en flammes dans le delta du Vardar.

Avant de quitter Salonique, Saudal et son supérieur se rendent du côté de la sous-préfecture qui a été très touchée. Ils y apprennent un peu plus tard que des entrepôts de vivres ont été frappés, ainsi qu'un bâtiment de la Banque de Salonique et de nombreux biens civils privés. Au moment du bilan, on dénombrera une quarantaine de victimes parmi les décombres.

Le lendemain matin, à Topsin, le colonel du régiment informe ses hommes de cette attaque dont il a été témoin. Celle-ci marque les esprits et est relayée dans un grand nombre de carnets de guerre. Parmi les Poilus d'Orient qui annotèrent cette anecdote, figure mon arrière grand-père maternel, Ulysse Chauvet.

Je rend hommage à ce dernier en le faisant intervenir dans la scène qui clôture ce chapitre. Celle-ci se passe le 7 février, alors que mon aïeul est de garde ce jour-là, comme il le confie dans son carnet. Il est occupé à faire le planton, dans le froid, devant un baraquement d'officier. Je m'arrange évidemment dans ma fiction pour que ce soit devant le poste qui est occupé par le commandant Saudal... Celui-ci effectue une pause, à l'extérieur du baraquement, afin de prendre l'air et de fumer une cigarette. Il entreprend alors de discuter avec le garde. Saudal lui demande si tout va bien et s'intéresse vaguement à lui afin d'engager une conversation de manière à meubler un peu son temps de pause.

Remarquant son accent du Midi, il demande à mon aïeul s'il est provençal, lequel lui répond qu'il est effectivement originaire de la Drôme Provençale. Puis Saudal relève qu'il s'appelle Ulysse et qu'ils sont en Grèce, alors pour le charrier un peu, il lui demande si son épouse ne s'appelle pas Pénélope et son fils Télémaque... Il lui répond que sa femme se nomme Marie et que son fils, mon propre grand-père, s'appelle Urbain. Ce dernier est alors âgé de 3 ans à peine... Saudal lui promet alors, bien qu'il n'ait pas de certitudes sur la fin de la guerre, qu'il retrouverait bientôt sa famille et sa région. 

Ce post se termine sur cette scène qui m'aura permis de faire revivre cet aïeul que je n'ai jamais connu (il est décédé en 1940), mais qui fait partie de mon enfance, comme une figure marquante de l'histoire de la famille. Enfant, je voyais en lui quelque chose de mythique, cet aïeul qui s'appelait Ulysse et qui avait combattu en Grèce, c'était de l'ordre de la mythologie... 

C'est à mon grand-père, Urbain, que je dois en grande partie mon goût pour l'Histoire et il m'avait notamment parlé de son père. En faisant intervenir mon arrière grand-père dans ce passage - le seul moment où je fais entrer mon histoire familiale dans la saga - c'est donc aussi un clin d’œil à mon grand-père que je fais, je lui dois beaucoup. Lui-même nous ayant quitté il y a vingt-cinq ans déjà.

Bon été et à bientôt.

Olivier.       

samedi 3 mars 2018




La malédiction d'Anthémios se révèle à Pierre Lacourt ! 




Le blog reprend le fil du deuxième tome, en ce début d'année, en abordant le quinzième chapitre. "Fil" est bien le mot qui convient puisque ce chapitre est entièrement constitué d'une conversation téléphonique. Pas n'importe laquelle puisque c'est à travers celle-ci que Pierre va avoir confirmation, par l'intermédiaire du Père Delattre, que sa plaquette de plomb contient bien une malédiction et qu'il se retrouve visé par celle-ci... Au gré de ce post, vous découvrirez la teneur de cette malédiction qui se révèle à Pierre durant ce long échange téléphonique.  

Intitulé justement "Révélations au bout du fil", ce quinzième chapitre se situe début janvier 1916, alors que Pierre vient de réintégrer le 4e Régiment de Zouaves, à la caserne Saussier de Tunis, après sa permission à Alger durant les fêtes de fin d'année. Il est occupé à préparer son paquetage en vue de manœuvres imminentes dans le Sud tunisien, lorsqu'il est appelé un matin par un sous-officier. Celui-ci lui apprend qu'un religieux qui se présente comme un père blanc cherche à le joindre au téléphone de la caserne et cela de manière insistante. Pierre comprend bien sûr qu'il s'agit là du Père Delattre. 
Entrée de la caserne Saussier, carte postale du début du XXe siècle
(Mohamed Hamdane - Delcampe.net)

Pierre se rend dans un bureau de la caserne où un lieutenant lui tend le combiné. Au début de la conversation, les deux hommes se présentent mutuellement leurs meilleurs vœux pour la nouvelle année qui démarre tout juste, puis ils en viennent très vite au but de leur conversation. 

Le Père Delattre confirme à Pierre que son équipe a réussi déchiffrer en grande partie la tablette de plomb. Le jeune homme lui indique qu'il a peu de temps devant lui puisqu'il doit partir le jour-même en manœuvre dans le désert. Le religieux lui assure qu'il sera bref et lui annonce d'emblée que la plaquette contient bien une malédiction, malgré les difficultés à lire certains passages du fait de l'oxydation.
Hécate représentée sur une illustration de Stéphane Mallarmé,
tirée d'une édition des Dieux Antiques : nouvelle mythologie illustrée (Paris - 1880) 

(Wikimedia Commons)

Il lui précise que le texte débute par une introduction dans laquelle est invoquée respectueusement la divinité à qui est demandée l'intercession. Ce qui est classique dans ce genre de texte. Pierre y apprend que la divinité en question est Hécate, et il sait que celle-ci régit la sorcellerie, les cauchemars ou l'apparition de spectres. 

L'énoncé se poursuit ensuite en présentant celui qui fait cette invocation et qui est donc l'instigateur de cette malédiction. On y apprend que celui-ci se nomme Anthémios, comme l'un des architectes de la basilique Sainte-Sophie de Constantinople, et que ses parents s'appellent Justinien et Eudoxie, mais on ne parvient pas à lire d'où viennent ces personnes et rien n'indique leur qualité. La phase introductive s'arrête là et le texte passe ensuite à la formulation de la malédiction en elle-même.

Il y est indiqué que toute personne qui pénétrera dans ce tombeau sera maudit. Pierre comprend qu'il s'agit du caveau dans lequel il a trouvé cette plaque et les icônes, et il change tout à coup d'attitude. Plutôt à l'aise jusque là et enjoué, il devient livide et silencieux lorsqu'il comprend qu'il est effectivement visé par cette malédiction. Le texte confirme ce qu'il craignait et pressentait. Tous ceux qui ont pénétré dans ce caveau sont morts depuis, à part lui. Il ne voit pas pourquoi il y échapperait, lui.

Il demande alors à en savoir plus sur la suite de la malédiction. Le Père Delattre lui répond que dans ce caveau reposent des moines qui ont été massacrés, ainsi qu'un certain Georges qu'Anthémios présente comme son maître. Pour le prêtre-archéologue qu'est le Père Delattre, c'est le passage le plus intéressant de la tablette, car, fait-il remarquer à Pierre, le terme de "moines" fait forcément référence à l'ère chrétienne alors que l'usage d'une plaquette pour la sorcellerie renvoie à l'Antiquité. Pierre ne voit pas les choses de la même manière et repense à ce qu'il a vécu aux Dardanelles lorsque Benhamou disait avoir vu des revenants dans le no man's land et que ceux-ci avaient l'air de moines...  

Pierre comprend mieux de quoi il en retournait et est de plus en plus inquiet. Il se confie auprès du Père Delattre sur cette vision que prétendait avoir eu Benhamou. Delattre s'en amuse mais comprend que Pierre la prend, lui, très au sérieux. Le jeune homme lui demande alors encore davantage de détails sur la malédiction.

Le père blanc lui apprend que la malédiction vise tous ceux qui profaneront cette tombe et tous ceux qui y déroberont le moindre objet qu'elle contient, ou qui se les approprieront, en feront commerce ou leur porteront atteinte. Anthémios y demande que la colère d'Hécate s'abatte sur eux et cela par delà les siècles, les mers et les monts. Pierre comprend alors qu'il est doublement visé par cette malédiction. Il l'est en tant que profanateur de la tombe et il l'est aussi en tant que pilleur d'objets, aussi bien intentionné soit-il.    
Figure noire attique représentant Hécate
accompagnée d'un grand chien et tenant un arc et une double torche enflammée
(Wikimedia Commons - Université de Tûbingen)

Pierre devient absent de la conversation alors que Delattre, qui a fini d'expliquer le contenu de la plaquette, commence à se poser des questions sur l'histoire que révélait le déchiffrage de cette tablette. Il se demande notamment dans quelle circonstance avait eu lieu le massacre des moines évoqué par cet Anthémios. Pierre émet quelques hypothèses sans conviction, plus par politesse vis-à-vis du religieux plutôt que par intérêt. Lui n'est pas un simple observateur dans cette malédiction, contrairement à Delattre. Pierre évoque aussi évasivement des envahisseurs ou des brigands, mais Delattre songe de son côté à des querelles religieuses ou à une répression d'adversaires partisans d'une doctrine religieuse différente, le contexte byzantin de l'époque pouvant se prêter à ce scénario.

Delattre fait par ailleurs remarquer à Pierre qu'il est doublement surpris par Anthémios.  Car si ce dernier semble être un élève ou un novice dans un monastère, il est d'une part étonnant qu'il se soit adonné à la sorcellerie et qu'il fasse d'autre part autant d'erreurs dans ses écrits. Delattre a en effet constaté de nombreuses fautes dans le texte de la malédiction. Il en conclut que la plaque a été gravée par un tiers peu lettré, sans doute un sorcier, ou une magicienne, issu d'une couche populaire. 

Le Père Delattre conclut alors la conversation et laisse Pierre finir ses préparatifs pour son départ en manœuvre dans le désert. Il lui souhaite enfin bonne chance. Pierre le remercie pour son aide et le temps qu'il lui a consacré. Il raccroche alors le téléphone sous les yeux interloqués de l'officier à qui la conversation traitant de revenants n'a pas échappé. 
Cour de la caserne Saussier, photographie du début du XXe siècle
(Mohamed Hamdane - Delcampe.net)

Pierre prend ensuite la direction du dortoir afin d'y boucler son barda et repense, alors qu'il traverse la cour de la caserne, à sa conversation avec Delattre. Bien sûr, il est inquiet, mais il a l'espoir d'échapper à cette malédiction car pour le moment il a été épargné alors que cela fait déjà six mois qu'il a profané cette tombe et emporté les icônes. Il a survécu bien plus longtemps que tous les autres découvreurs de ce caveau.

Il évolue donc dans l'inconnu quant à son propre sort, mais il n'en apprécie que plus la valeur de la vie et de tout ce qui la compose, ses envies, ses passions et surtout son amour pour Madeleine.

A bientôt.

Olivier.     

jeudi 7 décembre 2017


Découvrez Carthage en parcourant ses vestiges et ses fouilles archéologiques aux côtés de Pierre Lacourt ! 




Ce post de fin d'année nous plonge dans le quatorzième chapitre, lequel voit la conversation de Pierre et de Madeleine à Alger (voir post/chapitre précédent) se poursuivre. Ils y abordent alors la rencontre de Pierre avec deux éminents archéologues à Carthage : le docteur Carton et le père Delattre. Une rencontre qui offre à Pierre de belles perspectives dans le cadre de ses ambitions archéologiques, d'où le titre de ce chapitre : "Les Promesses de Carthage". L'occasion pour nous de parcourir ce site fabuleux et de mieux connaître les deux archéologues qui y ont fait les principales découvertes... 


C'est à la demande de Madeleine que Pierre fournit de nombreux détails sur les circonstances de sa rencontre avec ces deux archéologues et sur la teneur de ses échanges avec eux. Il lui raconte ainsi qu'il a rencontré le docteur Carton dès le lendemain soir de son arrivée à l'hôpital-dépôt de Salammbô. Carton en est le médecin-major et fondateur. 
L'ancien palais de Carthage, résidence du Bey, devenu palais Beït El Hikma
et qui abritait l'hôpital dépôt de Salammbô durant la Première Guerre Mondiale (Nachoua.com)

Ce soir-là, en faisant une tournée de ses patients, celui-ci remarque que Pierre avait noté dans son carnet des inscriptions en grec. Cela ne manque pas de l'étonner et une discussion s'engage ainsi entre eux. Pierre lui révèle la découverte qu'il a faite aux Dardanelles, et lui précise qu'il essaye de déchiffrer la plaquette en plomb qu'il en a ramenée. Intéressé, le médecin lui annonce qu'il est archéologue et souhaite voir cette plaque qu'il pense antique. Pierre lui indique qu'elle est plutôt médiévale, car elle était entourée d'objets byzantins. Carton inspecte l'objet et estime en effet que c'est tout à fait plausible. Le trouvant plutôt bien informé, Carton lui demande ce qu'il fait dans le civil et Pierre lui répond qu'il est étudiant en droit du côté d'Alger mais qu'il rêve de devenir archéologue. Carton comprend bien-sûr cette passion, lui qui fait effectuer des fouilles depuis vingt-cinq ans en Tunisie. 

Il propose alors à Pierre de montrer cette plaquette à quelqu'un de plus habitué que lui aux écrits grecs de l'époque byzantine. Il pense plus particulièrement au père Delattre qui mène, lui, des fouilles à Carthage depuis quarante ans. Il donne rendez-vous à Pierre pour le lendemain, en fin de matinée, afin d'aller ensemble rendre visite à ce religieux.

Le médecin-major vient donc trouver Pierre dans sa chambre le lendemain matin après ses consultations et l'invite à le suivre. Il le convie d'abord sur le chantier de fouilles que lui-même mène non loin de l'hôpital, sur le port punique de Carthage situé dans une petite anse nantie d'un îlot où était stationnée la flotte Carthaginoise dans l'Antiquité. Pierre s'attendait à un site plus grand, mais le médecin-archéologue lui apprend que le port pouvait pourtant accueillir probablement plus de 200 embarcations. Pierre est admiratif et le médecin lui présente l'équipe avec laquelle il travaille. Le jeune homme rêverait d'en faire partie et d'être entouré de gens comme eux.


Vue aérienne de Carthage et de Salammbô, en 2010, avec les anses des ports puniques militaire et commercial
(Wikimedia Commons - T A / Pradigue)
Salle punique du Musée Lavigerie, carte postale du début du XXe siècle
(Wikimedia Commons)


Puis Carton finit par l'inviter à aller retrouver le père Delattre. Les deux hommes prennent ainsi la direction de la colline de Byrsa qui domine le site de Carthage et sur laquelle on trouve une cathédrale, une chapelle, un séminaire et un musée. Chemin faisant, ils discutent de ce père Delattre et Pierre apprend ainsi que cette ecclésiastique mène des fouilles sur le site de Carthage depuis de très nombreuses années et qu'il a fondé le musée Lavigerie près de la cathédrale. Ce musée porte le nom du cardinal qui avait missionné Delattre pour mener ces fouilles, et il est deviendra après l'indépendance le Musée National de Carthage. 

Pierre est époustouflé et est ravi d'avoir l'occasion de rencontrer un personnage avec une expérience aussi riche. Et malgré ses soixante-cinq ans, Delattre développe toujours une énergie incroyable dans ses fouilles lui précise Carton. Pierre lui demande si Delattre est surtout spécialisé dans la période punique et le médecin lui répond qu'il s'intéresse plutôt à l'Antiquité tardive et aux monuments paléochrétiens. Il devrait donc être assez à l'aise pour déchiffrer la plaque de grec de Pierre. Le médecin lui demande ensuite si les propres investigations de Pierre l'ont conduit à émettre une hypothèse sur le sens de cette plaquette. Pierre lui révèle alors qu'il suspecte qu'il s'agisse d'une plaquette de malédiction. Le médecin est sceptique car l'usage de tablettes de défixion remonte à l'Antiquité et il doute qu'à l'époque médiévale une telle pratique ait pu se perpétuer, bien que la sorcellerie était fréquente chez les Byzantins. Il demande alors à revoir la plaque et, pendant qu'il la consulte, Pierre lui fait remarquer une formulation qui fait référence à la magie et pourtant tout laisse croire que cette plaque est bien médiévale et non pas antique.
Le père Alfred Louis Delattre devant la chapelle Saint Louis de Carthage,
carte postale du début du XXe siècle
(Wikimedia Commons - Carte postale ancienne / Bertrand Bouret / Profburp)

En atteignant le haut de la colline, Carton raconte à Lacourt brièvement l'histoire des lieux. Il lui précise ainsi que cette colline a été offerte à la France sous Charles X, en 1830, par le bey de Tunis afin que puisse y être établi un espace dédié à Saint Louis, puisque c'est ici qu'une partie du corps de Louis IX a été enterré après sa mort en 1270 dans la région. Le souverain avait été emporté par la maladie durant le siège de Tunis lors des Croisades. Et c'est sous Louis Philippe qu'une première chapelle fut édifiée pour honorer son culte à Carthage. Pierre remarque qu'en cette période de guerre elle est très fréquentée par des civils venus se recueillir pour leurs morts ou pour la protection d'un proche au front. Quant à la cathédrale, il lui explique qu'elle est plus récente puisqu'elle n'a que vingt-cinq ans et qu'elle a été financée par des donateurs privés, essentiellement par des descendants de Croisés ayant participé au côté de Saint Louis au siège de Tunis. 

Aujourd'hui, la petite chapelle n'existe plus, elle a été rasée avant même la fin du protectorat, et la cathédrale est devenue, en 1993, un centre culturel baptisé "Acropolium".
Façade principale de la cathédrale Saint Louis de Carthage, en 2013,
avec entrée de l'Acropolium sur la droite
(Wikimedia Commons - Cambodia4kids.org / Beth Kanter)

Passant devant la cathédrale de style byzantino-mauresque et la statue de Saint Louis, ils se dirigent ensuite du côté du séminaire des pères blancs et du musée, car c'est là que Carton pense trouver Delattre. Malheureusement, on lui apprend que ce dernier est déjà sur un chantier de fouilles, du côté de la basilique Saint Cyprien au nord du site de Carthage. Les deux hommes sont quittes pour marcher une bonne vingtaine de minutes supplémentaires et redescendent donc de la colline.     
Villa "Stella" du docteur Carton à Kheireddine, carte postale du début du XXe siècle
(Wikimedia Commons - Profburp)

Pendant ce trajet, Pierre demande au médecin quelques détails sur son propre parcours, sur ce qui l'avait amené lui-même à s'orienter vers l'archéologie. Carton lui répond que c'est la passion qui le porte depuis tant d'années et que c'est cette même passion qui doit porter Pierre lui-même. Il estime que Pierre doit sûrement le comprendre et que ça ne s'explique pas. Il y est arrivé par la médecine et Delattre y est parvenu par la religion, il est donc convaincu que Pierre y débouchera par le droit, si celui-ci a la passion nécessaire. Cela rassure bien évidemment Pierre, et le médecin, en lui parlant de cette passion, lui raconte qu'elle reste dévorante et qu'il demeure un collectionneur incorrigible. Il lui décrit d'ailleurs sa villa à Kheireddine, tout près de Carthage, laquelle est entièrement décorée de vestiges antiques, de fragments de colonnes ou de chapiteaux, d'amphores ou de statuettes. Ce qui ne manque pas de faire rêver Pierre à une telle maison où il vivrait plus tard avec Madeleine.  

Puis, en lui décrivant son parcours, Carton lui parle de ses anciens chantiers menés en Tunisie durant sa carrière. Ses premières recherches remontent à 1888, lorsqu'il était jeune officier. C'était à Dougga, dans l'Ouest tunisien. Puis, plus tard en 1902, son parcours le conduisit à Sousse où il devint chef de service au 4e RTT et où il oeuvra aux fouilles des catacombes de la ville. Il est aussi intervenu à Bulla Regia, autre site superbe en Tunisie.

En continuant leur chemin, leur discussion les amène à envisager de mettre Pierre en contact avec des relations dans le milieu archéologique en Algérie. Ceux de Carton notamment, mais Delattre ayant des liens privilégiés avec le musée archéologique d'Alger c'est aussi une bonne piste à exploiter. Mais ceci devra attendre la fin de la guerre lui précise Carton, ce qui refroidit un peu notre pauvre Pierre.
Vue du site de la basilique Saint Cyprien, à Carthage, en 2010
(Wikimedia Commons - Rais67)

Les deux hommes arrivent alors enfin sur le site de la basilique de Saint Cyprien où un groupe est affairé. Il s'agit de pères blancs et de manoeuvres tunisiens intervenant dans un périmètre qui correspond à la nef de l'ancienne basilique. Delattre, portant un burnous, y est agenouillé en train de fouiller le sol et se relève en apercevant les deux visiteurs. Carton et Delattre se saluent alors et échangent différentes nouvelles concernant l'hôpital-dépôt récemment ouvert par le médecin militaire et sur les fouilles menées par le religieux, jusqu'à ce que ce dernier ne remarque la présence de Pierre. Il voit que le jeune homme s'intéresse aux découvertes effectuées dans la basilique et celui-ci lui pose des questions pertinentes sur la datation du site et des objets qui y ont été trouvés. Le médecin fait alors les présentations et l'ecclésiastique se soucie de la blessure de Pierre.

Carton annonce ensuite à Delattre le but de leur visite et lui parle de la tablette de défixion. Il lui indique en quoi elle est singulière par son époque et lui explique que Pierre essaie de la déchiffrer depuis longtemps. Ce dernier a sollicité son aide, mais le médecin estime que lui, Delattre, serait plus qualifié et plus à l'aise pour le faire.

Le religieux est un peu embarrassé, car ce n'est ni vraiment le moment, ni vraiment l'endroit pour le faire. Mais les deux hommes le rassurent en lui précisant que rien ne presse et qu'il peut s'organiser comme il l'entend. Delattre indique alors qu'il la fera expertiser et déchiffrer par l'un des membres de son équipe. La tâche sans être aisée ne devrait pas être trop longue et il fera en sorte de lui transmettre les résultats avant que Pierre ne quitte l'hôpital. Ce qui ne devrait plus tarder aux dires du médecin. 

Ce dernier enchaîne alors en abordant avec le religieux la possibilité de voir ce qu'il pouvait faire pour aider Pierre à nouer des contacts en Algérie, notamment avec le musée archéologique d'Alger. Il lui parle de sa passion et de son envie de devenir archéologue là-bas. Delattre ne s'y oppose pas, Pierre lui inspirant confiance, et sera prêt à le faire une fois que la guerre sera terminée. Pierre est ravi et le remercie infiniment et lui remet son carnet sur lequel il a annoté les résultats de ses propres investigations, estimant que cela pouvait éventuellement aider le religieux. Ils quittent alors les lieux afin de laisser Delattre et son équipe reprendre son travail. 

En marchant en direction du sud et de l'hôpital, le médecin interroge Pierre sur ses futurs projets archéologiques. Le jeune homme évoque son envie de faire ses gammes en Algérie puis de rejoindre plus tard la Grèce. Carton lui suggère d'envisager des pistes peut-être un peu plus originales, l'Algérie et surtout la Grèce ayant déjà été fortement explorées. Il lui conseille le Maroc où il reste beaucoup à faire, ce pays n'étant sous protectorat français que depuis trois ans. Il évoque aussi d'autres pistes qui pourraient s'ouvrir après la guerre, en cas de victoire, avec l'accès aux territoires du Levant, comme le Liban ou la Syrie. Ces perspectives sont motivantes pour Pierre, il le reconnaît, mais il se décidera après avoir fait ses classes en Algérie. Carton l'exhorte alors à poursuivre son rêve et à ne rien lâcher.

C'est de cette manière, d'un ton exalté et enthousiaste, que Pierre présente donc à Madeleine sa rencontre avec ces deux éminents archéologues et il est certain que celle-ci sera déterminante pour son avenir dans l'archéologie. Et par extension pour leur avenir commun. Madeleine est radieuse et souhaite de tout son coeur que cela aboutisse. Dans l'immédiat, ils veulent passer du temps ensemble et entreprennent de quitter le square Bresson pour aller flâner et se balader dans la Casbah.    

Le chapitre se termine ensuite par la fin du séjour de Pierre en permission à Alger, qui voit celui-ci être convié au repas du Jour de l'An chez les parents de Madeleine.  En ce premier jour de 1916, le père de Madeleine obtient de Pierre la promesse d'épouser sa fille une fois la guerre terminée et ses études finalisées. L'avenir de Pierre, durant ce séjour, prend ainsi une tournure décisive, tant dans sa vie amoureuse que dans ses projets archéologiques.

C'est avec ces perspectives alléchantes et prometteuses que Pierre reprend le train pour Tunis pour retrouver sa vie de soldat. Le coeur est lourd, lors de la séparation, mais les deux amoureux se quittent confiants et pleins d'espoir pour l'avenir. La seule ombre qui pèse sur eux reste désormais la guerre.

A bientôt.

Olivier.
      

dimanche 3 septembre 2017



Vivez les retrouvailles de Pierre et de Madeleine dans l'Alger de 1915 ! 




Après l'interview de John Crowe, Président de "Gallipoli & Dardanelles International", au mois de juin, le blog reprend son cours en retrouvant le fil du tome 2. Plus précisément au niveau du treizième chapitre, lorsque Pierre et Madeleine se retrouvent enfin à Alger après avoir tenté en vain de le faire à Tunis. L'occasion pour nous de découvrir les lieux qu'ils fréquentent dans l'Alger de 1915... 

Quais et tramway à Alger vers 1900 avec la gare au fond à droite
(Wikimedia Commons -Institut Français d'Architecture)
Intitulé "Retrouvailles à Alger", ce chapitre assez court est consacré, comme son nom l'indique, uniquement aux retrouvailles des deux jeunes amoureux. Il débute le matin du 27 décembre 1915, lorsque Madeleine prend le train à Tunis pour Alger, où elle sait, depuis la veille au soir, que Pierre l'y attend. Jean-Baptiste, le mari de sa cousine Isabelle, l'accompagne à la gare mais elle fait le voyage seule, celui-ci étant encore retenu à Tunis. Le voyage lui prend toute la journée et c'est éreintée qu'elle arrive enfin à Alger, où elle finit par retrouver, folle de bonheur, son bien-aimé. Ces premières retrouvailles sont pourtant brèves, car elle s'aperçoit que ses parents sont eux-aussi à la gare et comprend alors, à sa grande surprise, que Pierre les connaît désormais. Ils doivent donc se séparer rapidement mais conviennent d'un rendez-vous le lendemain après-midi à la station de tramway du square Bresson, le lieu de leur rencontre deux ans plus tôt. 
Kiosque à musique du Square Bresson au début du XXe siècle (Algéroisement vôtre)

Ils s'y retrouvent sur les coups des 14 heures et cette fois leurs retrouvailles sont plus détendues et chaleureuses. Ils s'embrassent amoureusement et prennent place dans le square Bresson où la végétation et les palmiers leur offrent un cadre discret et plaisant. Isabelle accompagne Madeleine pour la chaperonner à la demande du père de celle-ci, mais complice de sa cousine, elle s'éclipse au moment de leur étreinte pour ne revenir que brièvement saluer Pierre et prendre de ses nouvelles et lui en donner des siennes ou de ses proches, avant de les laisser définitivement tranquilles. Une fois seuls, ils ont évidemment énormément de choses à se dire après avoir été séparés pendant près d'un an et demi.

Pierre lui raconte d'abord comment il avait été amené à apprendre le déplacement de Madeleine à Tunis et comment il avait fait la rencontre de ses parents... Il était arrivé le 26 en soirée à Alger, le jour même où Madeleine était partie pour Tunis. Leurs trains s'étaient croisés quelque part sur le trajet sans qu'ils le sachent... Dès le lendemain matin, Pierre s'était rendu de lui-même chez les parents de Madeleine qu'il ne connaissait pas encore, plutôt que de passer par l'intermédiaire habituel d'Isabelle. Il avait eu ce courage de se présenter à eux, ce qui ne manque pas de surprendre agréablement Madeleine. Il y avait d'abord rencontré la mère de Madeleine, le contact s'était très bien passé et elle l'avait convié à prendre un café, afin de faire plus longuement connaissance, puis à déjeuner pour qu'il ait l'occasion de rencontrer son mari. Le père de Madeleine rentre en effet à son domicile pour le repas et fait ainsi connaissance avec Pierre. Ce dernier fut intimidé, tandis que le père était assez froid avec lui, mais il parvint à lui faire malgré tout plutôt bonne impression en lui parlant de son parcours d'étudiant puis de soldat, de sa future carrière dans le droit et de la situation de sa famille. Il s'abstint en revanche de lui parler de ses projets dans l'archéologie qui pouvaient paraître plus farfelus aux yeux du père de Madeleine. Au terme de ce déjeuner assez prometteur, il fut convenu d'envoyer immédiatement un télégramme à Madeleine pour qu'elle revienne d'urgence à Alger. C'est ainsi que Pierre et les parents de Madeleine furent amenés à accueillir ensemble cette dernière à la gare, la veille au soir.
Port et gare d'Alger sur une carte postale de 1912, présentant une vue aérienne prise depuis un ballon
(Wikimedia Commons - Jean Geiser, Getty Research Institute)

Pierre est beaucoup moins disert sur sa vie de soldat en général, et au front en particulier. Il épargne ainsi à Madeleine les horreurs qu'il y avait vu et se contente d'évoquer vaguement sa blessure, son évacuation vers Tunis et sa longue hospitalisation là-bas, notamment à Carthage. Il lui parle aussi de sa nouvelle affectation, au 4e RZ, et de la permission immédiate qu'il y avait obtenu la veille de Noël. Pierre lui confie que sa toute première idée, une fois en permission, avait été de gagner Alger pour la retrouver. Ce qui touche Madeleine au coeur. Mais il n'avait trouvé de place dans un train que pour le 26, d'où leur chassé-croisé ce jour-là.

Madeleine pour sa part lui confie tout ce qu'elle avait ressenti et enduré durant tous ces mois de séparation, ses angoisses le concernant. Elle lui parle aussi de la joie qui l'envahissait lorsqu'elle recevait des lettres de lui, ou ses inquiétudes lorsqu'elle tardait à en recevoir. Elle lui parle aussi de son périple à Tunis pour le retrouver, tous le parcours en détail qu'elle avait réalisé là-bas sur sa piste pour finalement échouer. Enfin, elle était heureuse de voir que Pierre et ses parents semblaient partis pour s'entendre. L'avenir s'annonçait très prometteur.
Le père Alfred Louis Delattre (1850-1932)
dans sa jeunesse dans les années 1880
(Wikimedia Commons - White Fathers)

Au cours de leur discussion, Pierre évite en revanche de lui parler de sa découverte archéologique aux Dardanelles et notamment de la plaquette de malédiction qui continue à l'inquiéter et à l'intriguer depuis plusieurs mois. Mais à sa grande surprise, c'est Madeleine qui finit par aborder ce sujet ! Elle lui parle en effet de sa rencontre avec le Docteur Carton à Carthage. Stupéfait, il apprend ainsi que Madeleine sait déjà qu'il avait découvert une plaquette de plomb gravée d'inscriptions... Il est donc contraint d'en parler... Pierre lui explique alors le contexte de cette découverte fortuite faite lors de travaux de retranchement. Il lui décrit le caveau rempli de squelettes et d'objets byzantins, notamment les icônes puis cette tablette. Il lui apprend que seul un coffret contenant deux icônes avait pu être sauvé du bombardement et que celui-ci avait été remis à un officier. Cette plaquette était le seul souvenir qu'il avait pu emporter de cette découverte. Madeleine demande alors à la voir, mais il lui apprend qu'il ne l'a plus. Il l'a laissé à Carthage, afin qu'elle soit expertisée par un autre archéologue implanté là-bas, le père Delattre.

Pierre finit par avouer à Madeleine qu'il soupçonne cette plaquette d'être une tablette de défixion, autrement dit qu'elle est porteuse d'une malédiction. Cette information inquiète Madeleine, mais Pierre la rassure en lui indiquant que généralement ces plaques de malédiction visaient les occupants de la tombe, pas ceux qui la violent. Il la rassure surtout en lui faisant partager son enthousiasme d'avoir eu l'occasion de rencontrer le Docteur Carton et le père Delattre, deux sommités de l'archéologie en Tunisie. Il y voit un signe du destin et est certain qu'il pourra compter sur leur appui plus tard pour devenir à son tour archéologue. De belles perspectives s'ouvraient à lui, il fallait simplement que la guerre se termine enfin et qu'il finisse ses études. 

Madeleine est radieuse et demande à Pierre plus de détails sur sa rencontre avec ces archéologues et Pierre se fait un plaisir de le faire mais cela sera l'objet du prochain chapitre et d'un prochain post sur ce blog...

A bientôt.

Olivier.         

vendredi 9 juin 2017



"La France a fourni le deuxième plus grand contingent à Gallipoli et cela est rarement mentionné ou connu..."  




J'ai eu le plaisir de m'entretenir avec John Crowe, président de l'organisation "Gallipoli & Dardanelles International", qui était de passage en France le week-end dernier. L'occasion au cours de cette interview de parler de son association, de la trace laissée par la campagne des Dardanelles selon les pays dans leur mémoire collective ou dans leur paysage cinématographique. Il nous parlera également de ses motivations personnelles et de l'histoire de sa famille, dont Russel Crowe fait partie... ou pas...


-John, vous êtes le Président de la fondation “Gallipoli & Dardanelles International». Quelle est la vocation de cette association ?

Je suis le Président et fondateur de "Gallipoli & Dardanelles International". Nous l'avons lancé en septembre 2013, en Turquie, en coopération avec nos amis de l'association turque consacrée à Gallipoli et qui s'appelle "Gelibolu Dernegi". Nos buts et nos objectifs sont le Souvenir, l'Amitié et l'Education.

-Quel type d'actions sont menées et développées par votre association dans la poursuite de ces objectifs ? 

Nous utilisons les tragiques événements de 1915 en Turquie comme un moyen d'atteindre nos buts et nos objectifs. Nous participons au plus grand nombre possible de commémorations et envoyons nos couronnes aux autres cérémonies pour lesquelles nous sommes en contact mais où nous ne pouvons pas nous rendre. Nous nous rapprochons des autres pays impliqués et créons des contacts lorsque c'est possible.  Notre comité a parmi ses membres des représentants de Turquie, de France, de Nouvelle-Zélande, d'Australie et du Royaume-Uni.
         
-Dans certains pays comme l'Australie, la Turquie ou la Nouvelle-Zélande, l'expédition de Gallipoli a vraiment une dimension mythique. Mais en France ou au Royaume-Uni, cette campagne n'est pas bien connue et est moins présente dans les mémoires. Comment expliquez-vous cela ?

Pour l'Australie et la Nouvelle-Zélande, il s'agissait de leur première action militaire en tant que pays et, d'après ce que je comprends, ils le voient comme un "passage à l'âge adulte" bien qu'ils aient subi beaucoup plus de pertes sur le Front de France. Pour la Turquie, c'était une "victoire" contre la puissance des Empires britanniques et français. Mustafa Kemal Atatürk était colonel, puis plus tard général, lors de la campagne. Il deviendra plus tard leur premier Président lorsque la République sera formée en 1923. La Turquie a payé un lourd tribut en subissant des pertes proches du double  de celles des Alliés. Comparés à ces pays, le Royaume-Uni et la France ont l'un et l'autre une longue histoire de batailles et de campagnes derrière eux. Ils n'ont par ailleurs pas réussi dans leurs objectifs et ont dû se retirer.  Du point de vue britannique, cette campagne ne fut qu'une "attraction de fête foraine" comparée au Front de France. J'imagine qu'il en était probablement de même pour les Français.

Affiche lors de la sortie de la version française
-Le cinéma australien a produit des films importants autour de cette bataille. Je pense à "Gallipoli" de Peter Weir (1981) ou, plus récemment, à “La Promesse d'une Vie" de Russel Crowe (2014). Le cinéma turc également. Pensez-vous qu'il manque une fiction majeure, traitant des Dardanelles, dans le paysage cinématographique britannique ou français (ou dans leur paysage littéraire) pour rendre cette campagne plus présente dans les esprits ? 

La campagne de Gallipoli reste un épisode extrêmement important de l'histoire de l'Australie et de la Nouvelle-Zélande. Elle fait partie de la mémoire collective et chacun la porte en lui du "berceau jusqu'à la tombe". Là où probablement chaque Australien et chaque Néo-Zélandais connaît cette campagne, ce n'est pas du tout la même chose au Royaume-Uni. Et c'est peut-être pareil en France. Il commence à y avoir des documentaires traitant de ce sujet, ça devient donc mieux connu. J'ai aimé "La Promesse d'une Vie" car il abordait plusieurs angles jamais traités jusque là comme l'invasion grecque après la guerre.          

-Pour ma part, ma contribution consiste à valoriser la participation française avec ma saga qui se déroule, pour la plus grande partie du second volume, dans les Dardanelles en 1915. Vous me disiez que cette implication, malgré son importance, était particulièrement inconnue et pas assez valorisée. Pensez vous que les institutions françaises ne soutiennent pas assez la mémoire de cet épisode de la Grande Guerre ? Qu'il est oublié parmi les autres batailles de la Première Guerre Mondiale ? Vous êtes régulièrement en contact avec “l'Association Nationale pour le Souvenir des Dardanelles et des Fronts d’Orient”, n'est-ce pas ?

Je pense que vous avez raison, c'est perdu parmi les autres batailles de la Première Guerre.  C'est complètement dans l'ombre du Front de France et du nombre énorme de pertes humaines que celui-ci a causé.

-A titre personnel, quelle est votre propre motivation dans cette quête du souvenir des Dardanelles ? Votre père était soldat à Gallipoli, c'est bien cela ?

Hommes du 1/5th Norfolk en tenue coloniale partant pour Gallipoli - (stevesmith44)
Oui, il avait 24 ans quand il est parti à Gallipoli avec le régiment du Norfolk. Il y a été blessé mais a survécu et est parti ensuite servir en Egypte, à Gaza et en Palestine jusqu'à la fin de la guerre. Je suis né 25 ans plus tard, quand il avait 49 ans. Bien que j'étais bien-sûr au courant qu'il avait servi là-bas, je n'avais aucune information détaillées jusqu'à ce qu'il y ait un documentaire à la télévision impliquant la compagnie de mon père surnommée les  "All the King's Men". J'avais alors plus de 60 ans et j'ai commencé à m'y intéresser. Au cours des années suivantes, j'ai lu beaucoup de livres et visité Gallipoli plusieurs fois.  Cela a fait naître en moi un profond désir d'essayer de créer quelque chose au niveau international. Vous avez raison, j'ai été membre de l'association française pendant quelques années et j'ai participé à leur assemblée générale.  Je suis également membre de deux associations françaises au Royaume-Uni. La France a fourni le deuxième plus grand contingent à Gallipoli  et c'est rarement mentionné ou connu.  Je ferai de mon mieux pour changer ça. Lorsque c'est possible, j'assiste aux commémorations françaises et dépose une couronne. Nous avons 24 membres français, certains au Royaume-Uni et d'autres en France. Je suis très actif sur facebook et j'espère que cela aide à atteindre nos buts et nos objectifs.

-Aujourd'hui nous nous rencontrons à Saint-Valéry en Caux, sur la côte normande. Vous venez ici chaque année en juin, je crois. En hommage à votre oncle qui a été fait prisonnier ici par les Allemands, avec sa division, le 51st Highland Division, en juin 1940, c'est bien cela ?

Oui, j'ai assisté pour la première fois à ces cérémonies en 2004, avec mon oncle qui était alors encore en vie.  Ce fut aussi la première et dernière fois qu'il revint ici. Je suis devenu ami avec Raphael Distante, l'organisateur de ces commémorations, et suis revenu pratiquement chaque année depuis.

-Une dernière question, John, avant de se quitter. Nous avons parlé de votre famille et de Russel Crowe, vous avez des liens de parentés avec lui ? Aucune ascendance ou ancêtre commun ;) ?

Je n'ai pas de réponse à cette question. C'est un nom assez rare au Royaume-Uni, il est donc possible qu'il y ait un lien mais je n'ai mené aucune recherche. Je suis Est-Anglien, du Norfolk, et un grand nombre de personnes originaires d'Est-Anglie sont partie en Australie. Donc, qui sait ?! 
J'espère que nous pourrons, vous et moi, faire en sorte que de plus en plus de gens connaissent les Dardanelles au Royaume-Uni, et surtout en France. J'aimerai obtenir le plus grand nombre possible de témoignages et de photos.
Une photo avant de se quitter...

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